Le web bouleverse-t-il les relations humaines ? Philippe Gabilliet nous répond

Le célèbre conférencier français Philippe Gabilliet répond à nos questions autour du Web et de la nouvelle réalité de nos relations professionnelles, humaines, amoureuses…
Contacts, rencontres, relations : ces étapes d’une démarche relationnelle « normale » sont-elles encore respectées sur Internet ? D’ailleurs, y sommes-nous « vrais » ou « virtuels » ? Qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce qui reste de la « vieille » démarche relationnelle directe ?

Une interview moderne du grand Gabilliet, comme nous l’aimons, comme il nous a tous habitué…

 

Est-ce que vous pensez que depuis qu’Internet existe, nous sommes davantage en contact avec les autres ? Vous devez être suivi par beaucoup de monde sur les réseaux sociaux ? Ce sont vos « amis » ?

Philippe Gabilliet : Celles et ceux qui le désirent peuvent aujourd’hui, du fait des réseaux, tenter de multiplier les contacts. On peut aujourd’hui, beaucoup plus aisément que par le passé, tenter de sortir virtuellement d’un isolement géographique, social ou affectif. C’est indéniable.

Pourtant, créer un contact et « rencontrer » sont deux choses bien différentes.

Et que dire de « créer une relation ». Les réseaux sociaux permettent d’accroître considérablement le flux de contacts possibles, mais ce n’est qu’une étape préliminaire qui va nécessiter de la réciprocité puis un désir mutuel d’approfondissement.
Pour ma part, je crois savoir que je suis suivi car on me le dit. Je ne suis pas sur Twitter, ma page Facebook n’est plus active depuis avril 2014 (donc depuis 3 ans !) et mon profil LinkedIn est on ne peut plus basique. En revanche, j’ai beaucoup de vidéos sur YouTube (postées par des tiers) et mes propos en conférence sont souvent retweetés par des spectateurs.
De ce point de vue, j’ai donc probablement davantage de « likers » que de « haters », et je m’en réjouis 🙂 . De là à parler « d’ amis », même au sens large donné par Facebook, je n’irai pas jusque-là. Pour une raison simple, c’est que je n’entretiens pas de relation d’échange avec quiconque sur le web. Je crée des contenus, je les mets à disposition de la communauté, et c’est O.K. pour moi. Du fait de mes autres centres d’intérêts, projets professionnels et priorités de vie, je n’ai d’ailleurs pas le temps d’avoir une activité d’interaction type « blog ». Je demeure donc un authentique « dinosaure » des réseaux sociaux…

 

Est-ce que le Web permet de nouer plus facilement de nouvelles relations ? Est-ce qu’Internet est un moyen d’entrer en contact, pour les timides ?

Pour créer du contact, oui sans doute. Le « premier pas » virtuel est sans doute plus facile à faire. Il est toujours plus aisé de demander à la cantonade sur un réseau « qui voudrait s’intéresser à moi » plutôt que d’aller voir quelqu’un de précis dans la vraie vie en disant « j’aimerais beaucoup m’intéresser à vous » !

La production en masse de « premiers  contacts » est facilitée mais la création d’une relation, surtout authentique (sans masque ni camouflage ni mensonge) reste – comme dans la vraie vie – une aventure exigeante.

 

Les métiers qui s’appuient sur une démarche relationnelle, c’est-à-dire sur une relation directe avec ses clients, comment devraient-ils se positionner par rapport au Web ?

Les métiers s’appuyant sur une démarche relationnelle ont besoin de contacts, et en particulier de contacts qualifiés. Tant qu’aucune machine ou technique ne permettra de pré-qualifier un contact a priori, il faudra donc multiplier les opportunités de rencontre, étape préalable à toute découverte de besoin. La vente a toujours été, est encore et demeurera fondée sur une loi de nombres. Le web permet donc de faire à plus grande échelle ce qui demeure le B.A.-BA de toute démarche commerciale, à savoir générer un flux renouvelé de contacts, qui créeront eux-mêmes de l’intérêt, de la demande, de la recommandation, de la prescription, etc. Là encore le web n’est qu’un accélérateur. Il présuppose l’existence d’une valeur préalable, qu’on l’appelle « connaissance de son marché », « qualité de ses produits », « professionnalisme de l’offre », etc.

Si la valeur n’est pas là, le virtuel finira là aussi par le révéler et les conséquences pour l’activité, la qualité ou la réputation n’en seront que plus dommageables.

 

Il paraît qu’à cause des écrans, vers 2030, les couples ne feront plus l’amour ? Les Japonais seraient les plus avancés en ce sens ?

J’ai entendu parler de ce phénomène, dont le Japon est l’une des illustrations, mais que j’ai quelque difficulté  à considérer comme « avancé » en quoi que ce soit…. J’ai quand même du mal à penser qu’en 2030 – dans à peine treize années – un tel comportement se soit généralisé sur notre planète, et en particulier en France… Plus sérieusement, cela pose néanmoins la question de la concurrence des expériences intenses entre elles. Si quelqu’un parvient à éprouver – à la fois d’un point de vue fantasmatique et physique – une satisfaction plus intense via la virtualité, tout devient possible, en effet. Néanmoins, l’expérience érotique dans sa globalité renvoie encore pour une majorité d’êtres humains à un ensemble complexe de sensations corporelles, d’affects et de pensées nécessitant une proximité physique. Mais là de même, la virtualité peut constituer un piment de la relation amoureuse, comme jadis la correspondance…

 

Spontanément, on considère qu’une rencontre établie sur Internet est moins forte qu’une relation issue d’une rencontre physique. L’amour peut-il être virtuel ? Peut-on faire confiance à un écran ?

Je n’ai pas vraiment d’expérience personnelle d’une relation – de quelque nature que ce soit – établie sur Internet. Pour ce que j’en sais, le premier contact virtuel – en ce qu’il n’est pas influencé par la réalité physique ou sociale de la personne (son apparence, sa voix, son teint, son allure, son look, etc.) – laisse une plus grande part à l’imaginaire, mais aussi – hélas- à l’illusion. A ce titre oui, l’amour peut être virtuel car la projection ou le transfert, comme diraient les psychanalystes, peuvent s’opérer en l’absence de support réel.

Je pense même que l’on pourra tôt ou tard tomber amoureux d’un algorithme bien fichu !

Si un programme informatique interagit avec nous en nous procurant le sentiment qu’il nous comprend, qu’il nous apprécie, voire qu’il nous aime, tout peut arriver ! Mais je ne pense pas que l’on puisse vivre pleinement une relation –même créée dans l’espace virtuel – sans ressentir à un moment le désir de rencontrer « en vrai » l’objet désiré. Et là…

 

Vous êtes un conférencier connu. Vous intervenez souvent devant des milliers de personnes. Est-ce que parler à une foule, c’est différent que de parler avec vos fans sur les réseaux sociaux ? Dans les deux cas, la masse humaine est anonyme ?

Comme je vous l’ai dit, j’ai davantage l’expérience des salles que des réseaux sociaux. A ce titre, je peux dire que ce qui est formidable dans une salle, c’est que l’interaction avec les personnes est immédiate. Et les réactions (sourires, rires, applaudissements, etc.) sont autant de « likes » bien réels ! Quant aux « haters » éventuels, ils se réfugient généralement dans le mutisme ou au pire dans quelque réaction hostile sur Twitter… réaction qui ne me gêne en rien puisque j’ignore qu’elle a eu lieu ! Quant à l’anonymat, il est de nature différente dans la vraie vie. Bien sûr, je ne  peux créer un lien avec chacune des personnes présentes dans une salle mais très souvent, tant avant la conférence qu’après, de nombreuses personnes vont venir m’offrir un feed-back de ce qu’ils ont vécu, me faire partager ce que je leur ai – souvent involontairement – apporté, etc.

 

Est-ce que le web permet à tout un chacun de devenir « star » – La tribune (la scène) est gratuite ?

Il me semble que c’est tout aussi difficile aujourd’hui qu’hier. Même si la « scène virtuelle » est gratuite, cela ne change rien au niveau d’exigence du spectateur.

Et le monde virtuel a aussi ses codes de communication, qu’il s’agisse de la brièveté, de l’impact ou du fonctionnement viral. De plus en plus de gens ont la capacité technique à produire des contenus virtuels de qualité, texte ou vidéos. Mais pour devenir une star du net, il faut que se produise une alchimie difficile à planifier, une sorte « d’alignement des planètes » entre des contenus pertinents, une forme mémorable, et une attente du public dont ce dernier n’était peut-être même pas conscient. Les grands youtubeurs sont des « révélateurs », passés maîtres dans l’art de créer cette complicité digitale entre des internautes, certes constitués en communauté virtuelle, mais qui demeurent malgré tout des « vrais gens » !